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VIDEO. «J’ai ressenti une détresse…»: Agressée sexuellement, une ex-journaliste de LCP donne la parole à 72 victimes

INTERVIEW Plus d’un an après sa démission de la rédaction de LCP à la suite de sa plainte pour « agression sexuelle », la journaliste Astrid de Villaines publie une enquête intitulée « Harcelées » et consacrée aux violences faites aux femmes

Elle a été l’une des rares à sortir du silence. Poussée par le raz-de-marée #Metoo et#Balancetonporc, la journaliste politique Astrid de Villaines, alors salariée de La chaîne parlementaire (LCP), a déposé plainte en novembre 2017 pour agression sexuelle contre Frédéric Haziza, l’un des présentateurs vedette de la chaîne. Plus d’un an et demi après et alors que son agresseur a fait l’objet d’un rappel à la loi, la jeune femme – qui a démissionné de son ancienne rédaction – publie ce jeudi l’enquête Harcelées (Ed. Plon), consacrée aux violences faites aux femmes.

Astrid de Villaines a recueilli le témoignage de 72 femmes issus de milieux très variés, toutes victimes de violences.

Animée par sa propre expérience, Astrid de Villaines dresse, à travers 72 témoignages de femmes issus de milieux très divers, un état des lieux brutal et alarmant des violences sexuelles et sexistes. Un « phénomène massif » qui s’inscrit dans un « système de domination » pour la journaliste qui aspire désormais à une prise de conscience.

Comment et pourquoi avez-vous décidé de consacrer près d’une année à ce livre ?

Ce projet est né de mon histoire personnelle. Quand j’ai dû démissionner après avoir porté plainte pour agression sexuelle sur mon lieu de travail, j’ai reçu énormément de témoignages de femmes que je ne connaissais pas. J’ai dû en recevoir près d’une centaine sur les réseaux sociaux. Certains étaient très forts et j’ai ressenti une détresse. Ces femmes venaient de partout, certaines étaient au chômage, d’autres à la retraite. L’une d’entre elles était hôtesse de l’air chez Air France. Toutes me racontaient ce qu’elles avaient vécu, le sexisme, le harcèlement au travail, parfois des viols, des agressions sexuelles dans les transports. J’ai voulu faire quelque chose de tout ça et aller à leur rencontre.

David Perrotin@davidperrotin

Réaction de la SDJ de @lcp: «Le départ dans des conditions déplorables de notre collègue Astrid de Villaines est un coup dur pour les droits des femmes et pour la rédaction, dont elle était un pilier.» #HazizaSDJ de LCP-AN@SDJ_LCPCommuniqué de la SDJ de LCP-AN, le 19 février 2018.6917:18 – 19 févr. 2018Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité88 personnes parlent à ce sujet

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de cette enquête ?

Ce qui m’a beaucoup marqué, ce sont les difficultés rencontrées pour rentrer dans les services publics. Je n’ai pas toujours eu les autorisations et à chaque fois que je demandais à me rendre sur place, les femmes fonctionnaires me demandaient de ne pas citer leur lieu de travail, de ne pas divulguer leur fonction. Toutes m’ont dit « si j’en parle à ma hiérarchie, vous ne pourrez pas venir, ils ne veulent pas que les journalistes mettent leur nez là-dedans ». Je ne m’y attendais pas du tout, je ne pensais pas que ce sujet allait fermer autant de portes. Le manque de transparence des services publics sur ce sujet m’a particulièrement étonné.

Sur le fond, je ne m’attendais pas à un phénomène aussi massif. Je savais qu’il existait un système de domination mais je ne pensais pas que cela touchait autant de femmes. Or quand on commence à travailler sur le sujet et à poser cette simple question : « Avez-vous été victime de harcèlement, d’agression ou de sexisme ? », on se rend compte qu’il n’y a pas une femme de ce pays qui n’a pas vécu au moins une des violences que je décris

J’ai aussi vu des femmes qui majoritairement se sont senties enfermées dans le silence, qui n’ont pas toujours eu la possibilité de parler, d’aller devant la justice, de se faire entendre. J’ai rencontré des femmes qui ont été victimes d’un viol à l’adolescence et qui m’ont dit, que plus de trente ans après, elles n’avaient pas toujours pas réussi à en parler à leurs parents. J’espère que ce livre participera à briser ce silence.

La force de votre ouvrage repose sur la multiplicité des témoignages et surtout des profils de femmes qui se livrent. Elles sont agricultrices, cheffes d’entreprise, comédiennes, ouvrières, ingénieures, infirmières, journalistes, élues. Comment avez-vous travaillé pour recueillir leur parole et pourquoi avoir fait ce choix ?

Dans un premier temps, je parlais de mon projet dès que je le pouvais. J’allais dans un café, j’en parlais, je faisais du covoiturage, j’en parlais, j’attendais mon train, j’en parlais avec ma voisine. J’ai aussi utilisé les réseaux sociaux et des relais plus classiques comme les syndicats ou les associations. Le bouche-à-oreille a été très efficace. Quand je rencontrais une jeune cadre dans une entreprise à Paris, elle me parlait de sa cousine pompière. Elle-même me donnait le contact d’une amie professeure dans les Hauts de France etc etc. Ce que je voulais, c’est que toutes les femmes puissent se retrouver dans au moins un des témoignages que j’ai intégrés dans ce livre.

Au début de votre ouvrage dans un chapitre consacré au harcèlement de rue, vous citez une consultante RH qui déclare : « On nous éduque comme des proies, pas comme des femmes puissantes ». Est-ce encore le cas selon vous ?

Sur la question du harcèlement de rue, on a l’exemple d’une loi récente qui n’est peut-être pas appliquée systématiquement – les outrages sexistes ne sont pas tous condamnés, on le sait – mais la création de ce texte a permis de parler de ce phénomène. Je vois bien sur les réseaux toutes ces femmes qui postent maintenant des vidéos d’agressions verbales sexistes et on sait aussi que le nombre de plaintes déposées a augmenté. J’ai le sentiment que le seuil de tolérance à l’égard du harcèlement de rue n’est plus le même et les plus jeunes ne supportent plus d’avoir peur dans les transports en commun, la prise de conscience est là même si ça va prendre du temps.

L’éducation – des élèves, des lycéens, des étudiants – à l’égalité hommes-femmes et la sensibilisation aux inégalités est-elle aujourd’hui suffisante ?

Sur ce point, on pèche encore. Les cours d’éducation sexuelle ne sont pas dispensés partout alors que la loi le prévoit. Or, cela participe à la sensibilisation des élèves aux inégalités hommes-femmes. Pendant mon enquête, une CPE d’un collège d’Aulnay a eu une phrase très intéressante. Elle m’a dit : « Les enfants savent tous ce que sont le harcèlement scolaire ou la laïcité. Il n’y a pas un collégien dans cet établissement qui ne sait pas définir ce que c’est. En revanche, sur les inégalités entre les hommes et les femmes, ils ne savent rien ».

Ils ne sont pas sensibilisés aux violences, aux faits que les femmes et les hommes ont les mêmes droits et peuvent prétendre aux mêmes carrières professionnelles et j’insiste parce que ça m’a interloqué lorsque je me suis rendue dans les établissements scolaires, ils ne savent rien du consentement. Ce n’est pas intégré. Quand une jeune fille âgée de 15 ans dit : « J’ai toujours mal pendant un rapport sexuel », ce n’est pas normal et ça devrait nous alerter collectivement.

Vous accordez également un large chapitre aux violences sexistes et sexuelles dans le milieu professionnel. Le monde de l’entreprise s’est-il selon vous suffisamment saisi de cette problématique ?

Pas du tout. Qu’on soit salariée dans une grande entreprise à Paris ou dans une petite PME en zone rurale, on constate que les PDG, les directeurs, les représentants du personnel, les ressources humaines ne sont ni formées ni préparées à la gestion de cas de harcèlement sexuel. Or, ces situations interviennent chaque jour dans le milieu professionnel. On note aussi que, très souvent, la chaîne hiérarchique ne croit pas la victime ou met en doute sa parole.

C’est aussi la victime qui est placée en arrêt maladie et l’agresseur est déplacé. Mais par le biais d’une promotion dans la plupart des cas et non par une sanction.

Les patrons se retranchent derrière la procédure judiciaire quand il y en a une, mais comme cela prend beaucoup de temps, alors rien ne bouge. Et paradoxalement, les femmes cheffes d’entreprise que j’ai interrogées savent, elles, prendre des décisions immédiates notamment des licenciements ou des mises à pied. Il y a donc une part de volonté de l’employeur.

Peut-être qu’il faudrait créer un service public dédié à la gestion de ces cas, redonner davantage de moyens à l’inspection du travail, mettre en place des cellules d’écoute. Parler à son employeur, quand on met en cause un collègue ou un chef, c’est très compliqué. Avoir un interlocuteur externe, cela permettrait de favoriser la prise de parole.

Vous écrivez à la fin de votre ouvrage, que « parler revient à se sauver ». Or aujourd’hui, on le constate encore, les procédures judiciaires pour viol, agression sexuelle ou harcèlement sexuel peinent bien souvent à aboutir et les femmes qui osent dénoncer ces faits s’exposent à des poursuites judiciaires. Pourquoi est-il aujourd’hui nécessaire de porter plainte selon vous ?

Je suis partagée sur le sujet. Si on en ressent le besoin et qu’on a la force de le faire, il faut le faire. La Justice est une institution, on peut se sentir libérée une fois le cap franchi et parfois – parfois seulement – les procédures aboutissent. En revanche, si on décide de le faire, il faut être bien au courant des « risques » encourus, notamment de poursuites pour « diffamation » si on souhaite rendre l’affaire publique, le risque de ne pas être entendu par des magistrats, le risque de voir sa plainte classée sans suite.

Ce n’est pas normal, que dans un état de droit, on parle de « risques » à aller devant la justice. On devrait être protégée par la justice. Je garde en tête une phrase prononcée par une juriste au sein d’une association d’aide aux femmes victimes de violences dans le sud de la France qui m’a dit : « Je ne conseille plus aux femmes de porter plainte ». Ça m’a alerté sur le niveau d’écoute dans ce pays de la part de l’institution judiciaire. Il faut que ça change, c’est en train, mais on n’y est pas du tout.