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Rouvrir la mine de tungstène de Salau, la bonne idée pour réduire l’étreinte de la Chine?

METAUX A Couflens, tout petit village des Pyrénées ariégeoises, un groupe minier australien veut rouvrir la mine de tungstène qui a jadis fait vivre la vallée. Le maire et une partie de ses administrés s’y opposent mais les enjeux dépassent largement la région

Faut-il rouvrir la mine de tungstène de Salau ? Voilà cinq ans que la question diviseCouflens, tout petit village (84 habitants) des Pyrénées ariégeoises, frontalier avec l’Espagne. Ce débat se pose plus que jamais ces jours-ci, alors que le président chinoisXi Jinping est en visite officielle en France et que se multiplient les mises en garde contre une trop grande dépendance des États européens vis-à-vis de la Chine.

Dans le collimateur ? « Les « Nouvelles routes de la soie ». Ce programme d’investissements pharaonique, piloté par la Chine, vise à la relier à l’Europe et l’Afrique via de nouvelles routes commerciales le long desquelles Pékin multiplie les chantiers et prises de participation. Des ports, des autoroutes, des liaisons ferroviaires, des centres industriels…

Une mainmise aussi sur des métaux stratégiques

Mais cette emprise chinoise se traduit aussi par la mainmise du pays sur l’extraction et la transformation de métaux stratégiques, difficiles à repérer et extraire et pourtant indispensables à des technologies de pointe. C’est le cas du tungstène, qui a le double avantage d’être très dur et très résistant à la chaleur. Idéal pour faire des alliages destinés à l’aérospatiale surtout, mais aussi au nucléaire, au high-tech, à l’armement, aux outils de découpe, liste le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières)

La demande en tungstène va croissant, ce qui fait les affaires de la Chine qui en détient 60 % des réserves et assure 81,5 % de la production mondiale. La France ? Zéro. Pourtant, nous pourrions être un gros producteur mondial de tungstène. Treize gisements ont même été exploités à des degrés divers au cours du XXe siècle. Parmi eux, la mine de Salau. « Jusqu’à 150 personnes y ont travaillé, faisant d’elle le principal employeur de la vallée », raconte Jacques Soucasse qui y a occupé un poste de chimiste pendant onze ans. Mais le 24 décembre 1986, rideau. La mine ferme, victime comme beaucoup d’autres d’un effondrement des cours du tungstène orchestré depuis la Chine.

« Une teneur en tungstène incroyable »

La donne a changé. Les aspirations de la Chine inquiètent de plus en plus l’Occident et les nouvelles technologies d’extractions invitent à poser un regard neuf sur la mine de Salau. Hugo Schuman, directeur exécutif d’Apollo Minerals évoque même un gisement « à la teneur en tungstène incroyable », « sans doute l’une des plus importantes au monde. »

C’est cette entreprise australienne qui porte aujourd’hui le projet de réouverture de la mine de Salau. Elle a entre ses mains un permis d’exploration accordé en février 2017 par l’État pour cinq ans. Le temps de déterminer précisément la teneur du gisement en tungstène et en or, également présent et dont le cours actuel rend la réouverture de la mine plus intéressante encore.

Un projet bloqué sur la question de l’amiante

Avant toute chose, l’État a posé comme condition d’analyser au préalable les risques d’amiante, fibre minérale aux effets cancérogènes, sur ce gisement. On en est toujours à cette première étape aujourd’hui. En septembre 2017, des premiers résultats ont montré l’absence d’amiante dans l’air ambiant et dans les poussières. Il reste à analyser les roches, ce qui ne pourra être fait qu’après des travaux de mise en sécurité du site. Or, en octobre dernier, un arrêté accordé par la préfecture de l’Ariège pour réaliser ces travaux a été cassé par le tribunal administratif de Toulouse, saisi par les opposants au projet. « Une nouvelle demande a été déposée en préfecture, nous espérons une réponse d’ici au 11 avril », glisse Hugo Schuman.

Pour Jacques Renoud, premier adjoint à la mairie de Couflens, opposé au projet comme le maire, Henri Richl, c’est tout vu. « La présence d’amiante a déjà été déterminée du temps de l’exploitation de la mine de Salau, le minéral n’a pas disparu en trente ans, lance-t-il. Il est ridicule de faire de nouvelles études aujourd’hui, d’autant plus par des experts désignés par l’État, certes, mais payés par les porteurs de projet. »

Préserver le cadre de vie…

L’amiante est le principal angle d’attaque de Stop Mine-Salau contre le projet d’Apollo Minerals. Mais les opposants avancent aussi des considérations liées à la préservation de l’environnement, la zone se trouvant en plein parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises. « A la fermeture de la mine, Couflens s’est vidée, il ne restait plus que 14 habitants, explique Jacques Renoud. Puis, peu à peu, la commune a été repeuplée par des personnes venues ici pour profiter d’un cadre de vie jusque-là préservé. »

C’est cet équilibre que menace le projet d’Apollo Minerals, aux yeux des opposants, même si Hugo Schuman promet une mine propre et responsable, limitant au maximum les impacts environnementaux. « Les mines propres n’existent pas, c’est du pur marketing, fustige Solène Demonet, coordinatrice du réseau industrie à FNE (France nature environnement) qui soutient Stop-Mine-Salau. Les techniques ont beau avoir évolué, le principe d’une mine reste le même : on va sous terre, on fait exploser de la roche, on extrait le minerai qui nous intéresse. Les gravats forment ensuite de grands terrils stockés à l’air libre, bien qu’ils puissent contenir des résidus chimiques et représentent des menaces d’éboulement ou de pollution des eaux alentour. »

… Contre créer des emplois

Voilà pour la position des anti. Mais la réouverture de la mine de Salau a aussi ses partisans parmi les habitants de Couflens et de sa région. La PPERMS (Pour promouvoir l’exploitation responsable de la mine de Salau), association lancée par Jacques Soucasse, les fédèrent. « Dans nos rangs, il y a beaucoup de nostalgiques de la mine d’antan, concède-t-il. Mais nous disons aussi que la vallée, à la peine économiquement, ne peut pas se permettre le luxe de refuser un projet économique de la sorte, porteur d’emploi. Rien que la phase d’exploitation peut nous laisser espérer 20 voire 30 emplois. »

Considérations environnementales versus considérations économiques. Finalement, on retrouve plus ou moins cette même opposition lorsqu’il s’agit de débattre de l’opportunité ou non de rouvrir des mines métalliques en France. Car la question ne se pose pas que pour la mine de tungstène de Salau. « Plusieurs demandes d’exploration de gisements de métaux ont été déposées en France, rappelle Solène Demonet, qui renvoie sur la carte en ligne « Panoramine », de l’association Ingénieurs sans frontières, qui recense l’activité minière en France.

L’œuf ou la poule ?

La FNE restera très frileuse sur ces projets d’explorations tant que plusieurs garanties ne sont pas apportées. « Celles notamment que tout soit fait pour réduire nos utilisations de ces métaux stratégiques et améliorer au moins leur recyclage, illustre Solène Demonet. Celle aussi que les minerais extraits en France y soient aussi transformés et n’alimentent pas un marché mondialisé souvent peu soucieux des considérations environnementales. »

Des arguments qu’entend Guillaume Pitron, journaliste, spécialiste des matières premières et auteur de La Guerre des métaux rares (ed. Les liens qui libèrent). « Mais nous n’avons plus aujourd’hui la totalité cette chaîne de valeurs qui permettrait de transformer en France le tungstène qu’on a extrait, indique-t-il. Alors faut-il attendre que ces entreprises se créent ou faut-il commencer par relancer ces gisements de métaux stratégiques ? »

On en arrive au paradoxe de l’œuf et la poule… qui peut pousser à l’inaction. « Or l’urgence, estime Guillaume Pitron, est de ne plus laisser le monopole à la Chine sur des métaux aussi stratégiques que le tungstène. »