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Cyberharcelé(e)s: «Je n’ai pas eu le droit à une adolescence insouciante. Je ne pourrai jamais rattraper ça»

PRIS POUR CIBLE Hugo Martinez a été cyberharcelé au collège et au lycée par des élèves qui lui envoyaient quasi quotidiennement des images de lui avec des commentaires ignobles

harcelé à l’école, avant d’être cyberharcelé  ensuite au collège et au lycée, ce qui est souvent le cas pour les élèves victimes de ce fléau. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Enfant, je louchais d’un œil, j’avais des problèmes de poids et j’étais en avance scolairement. Ce qui m’a valu, dès la primaire, des surnoms moqueurs : « l’intello », « le bigleux », « le gros lard de service ». Sans compter les insultes. A ce harcèlement direct est venu s’ajouter le cyberharcèlement au collège. En 4e, ma classe est partie en voyage scolaire en Espagne. J’ai eu le malheur de m’endormir dans le bus et de ronfler. Un de mes « camarades » n’en a pas perdu une miette et m’a filmé sur son portable. Et dès notre retour en France, il a partagé la vidéo sur les réseaux sociaux. Comme je n’avais pas de compte sur Facebook, je ne l’ai pas su tout de suite.

Mais un jour où je me baladais dans mon village, j’ai croisé deux ados qui m’ont dévisagé et ont commencé à rigoler en regardant leur portable. Ça m’a mis la puce à l’oreille et en faisant mon enquête, j’ai fini par tomber sur les vidéos. J’ai ressenti un sentiment d’humiliation, surtout quand j’ai compris que la vidéo avait tourné non seulement dans mon collège, mais aussi dans celui d’à côté. J’avais été la risée d’une foule d’élèves. Je ne comprenais pas comment cette image anodine d’un ado en train de ronfler pouvait susciter de telles moqueries.

« J’ai su à ce moment-là que je subirai ce harcèlement jusqu’à la fin de ma scolarité »

En classe de 3e, ma famille et moi avons déménagé quelques kilomètres plus loin. Je pensais avoir tourné la page de ce cyberharcèlement, pouvoir m’intégrer dans un nouvel établissement sans traîner cette image honteuse derrière moi. Mais j’ai vite déchanté quand je me suis rendu compte que la vidéo était parvenue à des élèves de ce nouveau collège. Avant même de m’asseoir pour la première fois sur les bancs du collège, j’étais déjà connu. Ma réputation me précédait et ils m’ont vu comme du gibier. Je l’ai ressenti comme un échec : encore une fois, il me serait impossible de me faire des amis et j’ai su à ce moment-là que je subirai ce harcèlement scolaire jusqu’à la fin de ma scolarité. Et je n’avais pas tort.

Je n’en ai pas parlé à mes parents, car je ne voulais pas les inquiéter. Mais cette fois-ci, pas question de découvrir avec un train de retard ce que l’on raconterait sur moi. J’ai donc décidé de me créer des comptes sur les réseaux sociaux. Très vite après mon arrivée dans ce collège, j’ai eu le droit à de nouvelles railleries et cela s’est poursuivi au lycée. Le cours de sport était l’occasion rêvée pour mes détracteurs de s’en prendre à moi. Ils me filmaient à mon insu en train de peiner à courir, en raison de mon surpoids. Ou en train de recevoir un ballon en pleine tête au foot. Ils photographiaient mes bourrelets à la piscine. Trop fiers de leurs prises, ils s’envoyaient ensuite leurs clichés et leurs vidéos sur Messenger, sans oublier de me mettre dans la boucle. Je découvrais, accablé, l’insulte du jour, comme une photo de moi à la cantine avec comme commentaire : « le gros porc en train de bouffer ». Ils me traitaient de « fils de pute » ou de « bon à rien » dans leurs messages. Et leur méchanceté ne prenait pas de vacances : pendant mes congés, j’avais le droit à des compilations d’images atroces, et certains prenaient le temps de faire des montages photos où mon visage apparaissait sur un corps de cochon.

« Je me sentais seul au monde »

Le plus surprenant, c’est qu’ils ne prenaient même pas la peine de cacher leur identité, car ils agissaient en totale impunité. D’ailleurs, dès le début, j’en ai parlé à des profs, des surveillants, des responsables de niveau. Ils n’ont pas réagi et minimisaient les faits.​ « Ce sont des chamailleries », m’a dit un jour mon prof principal. Une infirmière à laquelle je me suis confié en est même venu à me culpabiliser : »si tu te défendais un peu plus, tu n’aurais pas eu tous ces soucis », m’a-t-elle déclaré. Je me sentais seul au monde.

Quant aux autres camarades, pas un ne m’a défendu, car ils craignaient trop les représailles. Les harceleurs étaient deux ou trois leaders, les autres suivaient le mouvement. Ce n’était pas segmenté à une classe. Tout le monde s’y mettait. Comme si le fait de se défouler sur moi les mettait à l’abri de moqueries qui pourraient les viser.

« Entre le 3e et la 1re, j’ai pris 30 kg »

A force, ces messages insultants ont tué ma confiance en moi. Mes notes se sont dégradées à partir de la seconde. Et entre le 3e et la 1re, j’ai pris 30 kg, car je mangeais en cachette, comme pour me former une carapace. C’était, à y réfléchir, une forme de suicide. Le cyberharcèlement scolaire, c’est un viol de l’estime de soi. Mes parents ont pris conscience de mon malaise physique. J’ai été hospitalisée en classe de 1re dans un centre médical pour troubles du comportement alimentaire. En terminale, j’ai été inscrit dans un nouveau lycée. Là, je n’étais plus harcelé, mais j’étais incapable d’avoir une vie sociale normale. Mes harceleurs avaient tué ma capacité à nouer des liens avec les autres. Après quelques mois dans cet établissement, j’ai décidé d’assurer mes chances au BAC en terminant l’année au Cned.

C’est après mon bac que j’ai eu un déclic. J’ai décidé de passer du statut de victime à celui d’acteur du changement. Comme les réseaux sociaux m’avaient détruit, j’ai décidé de me reconstruire grâce à eux. C’était une revanche. J’ai commencé à publier des vidéos sur les réseaux sociaux qui parlaient du harcèlement scolaire. Elles ont connu un réel succès et ça m’a donné envie de créer l’association Hugo, qui lutte contre le harcèlement scolaire. On sensibilise les élèves à ce fléau, on accompagne des victimes et leur famille. Et nous avons même travaillé avec un député à l’écriture d’un amendement pour que les harceleurs effectuent une peine de réparation. Notre amendement a été adopté à l’Assemblée nationale et le sera bientôt au Sénat.

J’ai retrouvé une certaine stabilité et j’ai perdu 30 kg en quelques années. Mais aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’être ultra sensible. Je prends trop à cœur chaque petite remarque à mon encontre. Et j’ai du mal à faire confiance aux personnes de mon âge. À cause de ce,cyber-harcèlement je n’ai pas eu le droit à une adolescence insouciante. Je ne pourrai jamais rattraper ça. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous avons voulu donner la parole aux victimes pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni vraiment de victime.

Nous avons sélectionné des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat, pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elles.