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COP24: Au Japon, l’isolation des habitations au cœur de la lutte contre le réchauffement climatique

ENERGIE L’amélioration de l’efficacité énergétique des habitations nipponnes, généralement peu isolées, est l’un des enjeux de la lutte de l’Archipel contre le changement climatique…

  • Dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, le gouvernement japonais veut réduire de 39 % les émissions de CO2 des habitations d’ici à 2030.
  • Cet engagement passe par l’amélioration de l’efficacité énergétique des maisons, traditionnellement mal isolées et peu chauffées l’hiver, qui est aussi un enjeu de santé.
  • Les standards mis en place, peu exigeants, ne sont pas obligatoires et seules 60 % des nouvelles constructions les respectent.

De notre correspondant à Tokyo,

« Vous voyez, il faisait tellement chaud que j’ai dû éteindre le chauffage au dernier étage. Avec une maison bien isolée comme ça, on sent à peine les variations de température. » La visite a lieu dans le quartier de Shibuya à Tokyo. Sur un grand terrain, non loin du plus célèbre carrefour de la capitale japonaise, une quinzaine de maisons d’exposition se dressent, comme un quartier modèle où les constructions rivalisent de confort. On a là un aperçu des habitations du futur, des maisons appelées « Zéro énergie », qui produisent plus d’électricité qu’elles n’en consomment, tout en maintenant une température confortable toute l’année. Ce qui est loin d’être la norme dans l’Archipel.

Traditionnellement, les maisons y sont conçues pour supporter l’été japonais, extrêmement chaud et humide, avec un grand toit et une bonne circulation d’air, permettant de rafraîchir l’intérieur et d’éviter la moisissure. « L’hiver en revanche, on a froid, car l’isolation est très mauvaise et qu’on ne chauffe que par petites touches », résume Taiji Imaizumi, architecte en banlieue de Tokyo et président de l’association Japan Energy Pass.

« Historiquement, on ne construisait pas en pierre comme en Europe, à cause des tremblements de terre, explique-t-il. Puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, une grande partie des maisons ont été détruites, et après il a fallu reconstruire rapidement. Jusqu’ici, en dehors des temples, on n’avait jamais vraiment eu l’occasion de construire des bâtiments prévus pour durer. »

10.000 morts par an à cause du froid dans les maisons

Quand le chauffage représente plus de 60 % des dépenses énergétiques d’une maison française, la part est trois fois moins importante au Japon. « On chauffe uniquement la pièce où on est, continue l’architecte. On a d’ailleurs tendance à se regrouper et à utiliser moins de pièces pendant la saison froide. Le mot d’ordre, c’est « gaman » », un terme qui décrit la patience, la retenue, l’endurance.

Le bain brûlant du soir, presque incontournable pour les Japonais, sert aussi à réchauffer son corps avant de se mettre au lit, alors que selon Taiji Imaizumi, la température moyenne dans les habitations japonaises serait de 14°C au coucher et 9 à 10°C au réveil, hormis sur l’île septentrionale d’Hokkaido où les logements sont mieux isolés et davantage chauffés. L’eau chaude représentait en 2012 14 % des dépenses énergétiques d’une maison japonaise, deux fois plus qu’en France.

« On pourrait se dire que l’isolation n’est pas une priorité pour économiser l’énergie puisque de toute façon les gens chauffent peu. Mais c’est une erreur », note Masayuki Mae, maître de conférences à la faculté d’architecture de l’Université de Tokyo. « On sait maintenant qu’une température trop faible dans la maison a des conséquences graves sur la santé, poursuit ce spécialiste de la consommation énergétique. Le choc thermique ressenti quand on quitte son salon à 22°C pour aller aux toilettes où il fait 10°C peut provoquer des infarctus ». Chaque année, plus de 10.000 personnes en meurent au Japon, trois fois plus que dans les accidents de la route.

Objectif de réduire de 39 % les émissions de CO2 des habitations

Conscient du problème, « le gouvernement recommande désormais d’allumer le chauffage plus souvent et plus longtemps », précise le chercheur, ce qui nécessite d’isoler davantage pour maintenir une température plus vivable sans trop de conséquences pour sa facture d’électricité… Et pour la planète.

L’habitat, dont les émissions de CO2 ont augmenté de 12 % entre 2005 et 2013 au Japon, est en effet un thème important dans l’engagement du gouvernement contre le changement climatique. Quelques mois avant l’Accord de Paris de décembre 2015, les autorités nipponnes se sont fixé l’objectif de réduire de 26 % les émissions de dioxyde de carbone du pays d’ici à 2030 par rapport au niveau de 2013, et de 39 % celles des habitations sur la même période. Des standards d’isolation thermique ont été mis en place : aujourd’hui obligatoires dans les seuls grands bâtiments non résidentiels, ils devaient le devenir pour l’ensemble des nouvelles maisons à partir de 2020.

Mais la mesure risque fort d’être enterrée. La semaine dernière, le ministère du Territoire et des Infrastructures (MLIT), qui chapeaute aussi les Transports et le Tourisme, a estimé qu’elle serait difficile à mettre en place comme prévu, seules 60 % des nouvelles habitations respectant ces normes à l’heure actuelle (chiffres de 2016). Le ministère note aussi que tous les constructeurs ne sont pas au fait des standards, et que le grand nombre de constructions (évaluées à 600.000 par an, dont 84 % d’habitations de moins de 300m²) rendrait difficiles les inspections et attributions de permis.

La marche arrière du gouvernement

Le MLIT évoque dans son rapport le risque de semer la « confusion » sur le marché de la construction, alors même que le passage de la taxe sur la consommation des 8 % actuels à 10 %, prévu pour octobre 2019, fait redouter un recul de la consommation. « Le gouvernement [du Premier ministre Shinzo] Abe se préoccupe de l’économie en premier lieu, constate Masayuki Mae. Il craint de mécontenter les petits constructeurs de maisons en imposant des normes d’isolation. »

« Ces standards, établis en 1999, étaient pourtant déjà à un niveau d’exigence extrêmement faible, fulmine Taiji Imaizumi, qui dénonce une décision « hallucinante ». Une maison avec du double vitrage aux fenêtres, 9 cm d’isolant dans les murs et 15 cm sous le toit passait l’inspection haut la main. » En France, à titre de comparaison, les logements sont construits depuis 2012 avec 14 à 18 cm d’isolant dans les murs et 20 à 30 cm en toiture.

« Le risque est que si vous achetez une maison même après 2020, elle soit très mal isolée, s’inquiète Masayuki Mae. Il y a de grandes disparités entre les constructeurs, dont certains font de gros efforts pour réduire la consommation énergétique mais d’autres sont de très mauvais élèves. » Pour préparer entrepreneurs et propriétaires à une future obligation de construire aux normes, à une date non décidée, le MLIT veut dans un premier temps obliger simplement les constructeurs à expliquer celles-ci aux clients. « Cela pourrait avoir l’effet de mettre la pression sur les architectes pour qu’ils améliorent la performance de leurs maisons, mais ça reste à voir », pense le chercheur.

« Economiser l’énergie, c’est aussi en dépenser moins »

La liberté reste donc quasiment totale pour les propriétaires de maison, l’occasion peut-être de réfléchir à d’autres pistes pour un habitat durable. « Economiser l’énergie, c’est aussi en dépenser moins, note Yann Nussaume, architecte et professeur à l’ENSA de Paris La Villette, qui a vécu au Japon et publié plusieurs livres sur l’architecture du pays. Transformer toutes les maisons en des thermos cinq étoiles dans le monde entier avec les mêmes températures partout, cela consomme énormément d’énergie. Il faut réfléchir à la façon de prendre en compte les différences climatiques, géographiques, culturelles… »

Pour lui, l’exemple de la maison traditionnelle japonaise « pose des questions profondes sur le sens du confort, de « l’habiter » et sur la manière de concevoir, grâce à des jeux d’enveloppes, des espaces permettant à l’habitant de conserver des liens avec les changements climatiques extérieurs. Ces questions, pense-t-il, touchent des sujets métaphysiques et des enjeux architecturaux et sociétaux essentiels. »

Masayuki Mae partage en partie cet avis : « Il est important et nécessaire pour notre corps de ressentir le chaud et le froid, convient le chercheur. Mais je pense que ce genre d’expérience ne devrait pas avoir lieu dans la maison, qui doit être un espace confortable, où l’on se repose, où l’on se détend. Si elle est trop froide, alors les gens auront encore moins envie de sortir ! »